Hôtel Lutetia, Paris 7ème, 14h30.
Confortablement assis dans les magnifiques fauteuils du très beau salon des réceptions, nous attendons... Journalistes, photographes, radios, télés, toute la presse spécialisée a fait le déplacement. Pourtant, malgré tout ce monde, une atmosphère presque pesante règne dans la pièce. Un silence lourd, brisé de temps en temps par de petits chuchotements, toussotements, quelques mots soufflés à l'oreille. Il faut dire que le moment est solennel. Pour tous les amateurs de funk, de France et de Navarre, aujourd'hui n'est pas un jour comme les autres...
Brusquement, la porte centrale s'ouvre, en grand. Une voix chargée d'âme, quelques notes de sax, un son reconnaissable entres tous... Pas de doute, c'est bien Maceo Parker. Ray Ban scotchées sur le nez, Nike dernier cri aux pieds, Monsieur Groove dégage tout de suite quelque chose de fort. Une certaine classe naturelle, innée, que portent souvent au plus profond d'eux-mêmes ce genre de mythes de la musique noire.
Car Maceo Parker est de cette race-là. De ceux aujourd'hui élevés au rang des artistes faisant partie du patrimoine mondial de l'humanité... !
EMBAUCHÉ SUR LE CHAMP
Né à Kinston, en Caroline du Nord, le petit Parker est issu d'une de ces familles pauvres de la région, qui trouvent en l'église un refuge pour laisser libre cours à leurs pensées, jouer de la musique, chanter, comme les citadins new-yorkais vont au concert. Il n'a donc aucune excuse. Au moins en ce qui concerne la musique... car pour le reste, il fait malheureusement partie de ces enfants noirs délaissés du Sud des États-Unis d'Amérique...
En compagnie de son frère Melvin, ils s'initient à la musique, seul moyen de s'exprimer librement à cette, époque. Rapidement, lui au sax, son frère à la batterie, ils montent groupe sur groupe et sillonnent les routes du Sud, à la recherche du succès, de la reconnaissance. Nous sommes au début des 60's. Lors d'une petite prestation anodine, un certain James Brown, accompagné de quelques amis est dans la salle, de passage- en ville. Avant la fin du dernier morceau, le king proposera à Melvin de venir jouer avec lui, dès que celui le pourra.. Étudiants à l'université de Greensboro, spécialisée dans les techniques de l'agriculture, il faudra aux frères Parker plusieurs mois pour digérer la proposition, réfléchir, s'organiser, prendre une décision. La suite de l'histoire n'est qu'une suite d'anecdotes qui appartiennent à la légende et que seul M. Parker lui-même peut raconter... "Melvin et moi avons parcouru des miles et des miles... nous avons passé la nuit dans notre voiture pourrie, bien planqués, pour essayer de coincer Monsieur Brown avant un de ses shows. Nous avons finalement réussi à l'interpeller juste avant la balance. Il s'est tout de suite souvenu de Melvin. Il a tenu sa promesse et l'a embauché sur le champ ! Ensuite, mon frère lui a demandé s'il n'avait pas besoin d'un sax. Il lui a alors rétorqué qu'un baryton ferait peut-être l'affaire. J'acceptais immédiatement. Seul problème ? Je n'avais joué de Baryton... (rires)."
AUX CÔTÉS DU GOD
Quelques semaines suffiront au jeune souffleur pour se familiariser avec son nouvel outil. Prêt, il le sera... et pour le grand James Brown il jouera ! De succès en tournées internationales, les années passent, Maceo devient le sideman (accompagnateur) parfait du Godfather de la soûl. Le fidèle, celui qui met en valeur, toujours en forme, créatif, valeureux, rigoureux, souvent confident. Ils forment alors, avec Pee Wee Ellis et Fred Wesley "the JB's horns", une des plus efficaces sections cuivres jamais réunie au service du Groove : "C'est vrai, ce "horns band" déménageait. C'est d'ailleurs à ce moment-là qu'est née cette fameuse phrase: Blow Maceo..." Jusqu'à ce fait divers qui enverra Mister Brown en prison, en 1988. Une année noire sur laquelle Maceo ne veut pas s'étendre plus que ça. Sans doute par respect pour son père spirituel. Pourtant, c'est en partie grâce à cela que Parker le second couteau deviendra Maceo Parker le soliste, le chanteur. Celui qui passe d'une séance pour Funkadelic, aux côtés du très psychédélique George Clinton, à des sessions pour Hank Crawford ou David Newman, tous deux saxophones "officiels" de Ray Charles. Émancipé malgré lui, il se transforme à son tour en bête de scène, faisant ainsi fructifier des années d'apprentissage aux côtés du God. Mais les temps ont changé. Les charts sont maintenant squattés par une nouvelle vague d'artistes de studio. Des rappeurs, entre autres, qui re-échantillonnent ses tubes comme on désosse un bœuf. Mais aussi par un nouveau style de "prestataires de service", incapables de mettre le feu à une petite salle. Le funk est dans le creux de la vague. M. Parker n'abdique pas : " Vous savez, je suis de ceux qui croient qu'en musique comme ailleurs, il n'y a de nouveau que ce qui a été oublié..." En trente ans de carrière, Maceo Parker n'a jamais changé de cap, jamais renié sa musique. "Je respecte ceux qui se sont nourris de multiples influences, moi, je resterai toujours un enfant du funk. Cette musique me colle à la peau, car elle donne envie de danser, de faire la fête.
ANTIDOTE AU VIEILLISSEMENT
Le message du funk ? "Tout simplement donner du bon temps aux gens. Et par les temps qui courent, c'est déjà pas si mal... !". D'ailleurs, quand on lui demande de nous donner un petit aperçu de son nouvel album, Made By Maceo, en quelques mots, il ne trouve rien d'autre qu'un vieil adage qui a déjà fait son temps mais qui reste pour lui toujours d'actualité : "2% Jazz, 98% ...funky stuff !!!" Comme s'il se devait de défendre une espèce en voie de disparition. Son fils Corey, apprenti rappeur sur Those Girls, n'y pourra rien changer. Son père restera toujours fidèle à ce qui l'a rendu célèbre, son pain quotidien, sa ligne de conduite : le funk. Une attitude, un état d'esprit, sorte d'antidote au vieillissement. Car à plus de cinquante ans, le bonhomme respire la santé. Serein, il sait que sa musique, "entièrement faite par de vrais musiciens, vous l'écrirez s'il vous plaît...", reste une valeur sûre, un produit indémodable parce qu'authentique. Vous savez, le funk, c'est un peu comme dans la vie, il y a des hauts, et des bas. C'est vrai que le hip hop nous a beaucoup emprunté. Mais il nous le redonne aujourd'hui en faisant revenir le funk sur le devant de la scène. La seule chose qui me dérange, c'est quand ces rappeurs utilisent nos musiques pour délivrer des messages violents, de gangsters. Mais il faut aussi savoir que la musique est aussi un moyen de s'exprimer. Et si ces gars ont envie de raconter tout cela à longueur de journée, c'est qu'ils doivent en avoir sacrement besoin. On ne peut rien y faire." Pas rancunier pour un dollar, Maceo. Une attitude dont feraient bien de s'inspirer les jeunes artistes nourris aux clips d'aujourd'hui. À moins que ce ne soit un simple conflit de génération…